" Ce sont des impressions, mais ce n’est pas impressionniste. Ce sont des souvenirs d’émotions, mais ce n’est jamais ni complaisant, ni
nostalgique, ni démonstratif. En noir et blanc puis en couleurs, Laurence Leblanc continue à inscrire sur la pellicule des images qui établissent un croisement entre sa vie et l’état du monde. De
façon sensible souvent douloureuse.
Alors, de la Somalie à Cuba, du Congo en Sierra Leone, de Madagascar au Brésil, Laurence se laisse aller à partager le quotidien d’autres qu’elle ne connaît pas, hésite entre la proximité et la
mise à distance pour dire ses engagements et ses passions pour les autres. Elle prend sans cesse le risque qui anime sa pratique de la photographie : visualiser, ou matérialiser, une forme
d’invisible.
Au Cambodge, pour son premier travail, celui qui la fit reconnaître, elle avait réussi à nous bouleverser, en nous donnant à voir ces enfants dans un pays qui reste marqué par la période tragique
des khmers rouges. Elle l’a fait avec une finesse et une discrétion remarquables. Au Cambodge, toujours, dans les temples, elle a poursuivi son voyage amoureux en s’attachant aux nonnes, vieilles
dames ridées, souvent peu considérées auxquelles ellle dit sa tendresse et sa proximité. C’est avec elles qu’elle a abouti sa couleur.
Elle l’a développée, de façon bouleversante dans sa traversée d’un monde africain qui n’existe pas ailleurs que dans son propre parcours. Cette “Afrique” dont elle parle avec émotion est une
reconstruction géographique liée à ses déplacements. Elle l’a habitée de la vibration des couleurs qui correspondent à ses moments d’accord profond avec les mondes qu’elle aborde.
Et elle est guidée par une phrase de Jack London qui disait : “J’aspire à un temps où l’homme aura une perspective plus haute que son nombril.”
Nous aussi. "
Christian Caujolle 2007
"En commençant son travail sur
l'enfance au Cambodge, Laurence Leblanc se pose une question difficile: Comment ces enfants peuvent-ils vivre avec le poids de la mémoire et les traces quotidiennes des
massacres?
Elle choisit de se confronter aux
gestes de l'enfance, de comprendre et de reconstruire, à travers la photographie, la réalité de ce pays où l'incompréhension du passé, les cauchemars, les traces de l'horreur sont
omniprésents.
Laurence Leblanc ne témoigne pas,
elle interprète. Les gestes peuvent être joyeux et les jeux des enfants se chargent, dans ses images, de tension et de souffrance. Son récit crée un monde onirique et douloureux habité par de
petits fantômes innocents qui semblent vouloir émerger, se libérer d'un cauchemar."
Giovanna Calvenzi
2003
« Mon travail sur le monde de l’enfance, et
plus précisément sur le développement primaire de l’enfant dans sa relation avec l’espace et avec son corps, a débuté par des images faites à Paris et au
Maroc.
Ma vision
s’attachait tout particulièrement aux premières expérimentations de l’enfant avec le monde, avec ses sens, à la recherche de son identité. Quelle est la
place du rêve laissée aux enfants d’aujourd’hui pour se connaître face à la vitesse et à la performance ?
Lorsque j’ai décidé de poursuivre
mon travail sur le monde de l’enfance au Cambodge, c’était plus fort que moi. Comment vivre, pour tous ces enfants, avec le poids de la mémoire et les traces quotidiennes des
massacres ?
Ma rencontre avec ce pays est à
la fois inattendue et mystérieuse. C’est un désir qui a grandi au fil du temps et qui a pris forme pas à pas.
Je crois que j’avais été remuée
par les photos de Ein, ces portraits étaient les dernières traces de vie avant la mort.
J’ai eu envie de rencontrer les
visages du Cambodge d’aujourd’hui.
J’ai toujours voulu toucher à
l’imaginaire. Ici, trop souvent des éléments s’opposent entre moi et mon regard. Je préfère m’attacher à l’enfant dans sa plus simple expression avec le désir d’enlever tous les signes extérieurs
d’appartenance à un groupe.
Par ailleurs, il me semble plus
intéressant d’évoquer l’autre par petites touches que de le définir. C’est pour cela que mes images ne sont pas nettes. Cette forme particulière qui correspond à ma vision, où les visages sont
presque inexistants, est peut-être le résultat de mes influences asiatiques. Je ne l’ai pas cherché, à un moment donné il est devenu évident que c’était pour moi la meilleure forme pour exprimer
ce que je ressens.
Et puis chacun peut reconstruire
ce qu’il ne voit pas et y retrouver sa propre histoire.
Peut-être que je photographie des
silences…
Et derrière la solitude où
l’enfant est en quête de son identité, je retrouve le mouvement et la vie car, pour moi l’enfant est intuitivement relié aux
autres en tant qu’entité unique en perpétuel renouvellement.
Prendre le temps, y retourner
pour essayer de comprendre.
La notion du temps est une donnée
essentielle dans mon travail. Je pense qu’on ne donne plus le temps, qu’on ne prend plus le temps de comprendre vraiment. Cela nécessite de ne pas se perdre dans des choses qui n’ont pas
d’importance.
Mais c’est aussi une direction de
vie aujourd’hui, un engagement au quotidien. C’est une façon de résister, c’est arriver à faire ses propres choix, décider de prendre le temps là où d’autres n’en prennent pas, sans se couper de
la société et sans porter de jugements, en restant ouvert sur le monde et sur ce qui se passe.
De retour au Cambodge, près de
mes images, il y a ces mots : « Je ne suis pas né, je suis au monde et moi maintenant je demande à naître » »
Laurence Leblanc
Rithy, Chéa, Kim Sour et les
autres...
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